Josselin est un chef-lieu de canton du Morbihan, à douze kilomètres de Ploërmel, célèbre par le Pardon de Meyerbeer. Celui de la localité est un mythe. Il n'y en a pas, du moins dans l'acception bretonne du mot, qui signifie assemblée, fête régionale et correspond à ceux de kermesse, ducasse usités dans le Nord.
La ville de Josselin a été célèbre au Moyen Âge à l’époque de la longue rivalité de Charles de Blois et de Jean de Montfort, et elle a défendu glorieusement l'honneur national dans cent combats livrés aux soldats d'Angleterre qui l'assiégeaient.
C'est de là que partirent les chevaliers bretons, allant se mesurer avec leurs adversaires du camp anglais dans ce duel à mort, connu sous le nom de combat des Trente. La lande où eut lieu la sanglante mêlée est à mi-chemin de cette ville et de Ploërmel, occupée alors par les Anglais, d'où le nom de mi- voie donné à cet endroit. J'en parlerai plus longuement tout à l'heure ainsi que de quelques autres sites pittoresques de ce charmant pays.
Origine des aboyeuses
Les aboyeuses sont-elles originaires du pays de Josselin ? Viennent-elles d'autre part ? Leur nombre est-il grand ? Les moments de crise sont-ils fréquents ? Il m'est impossible de répondre à ces intéressantes questions. Il m'aurait fallu séjourner dans la contrée, visiter ces femmes, me livrer une enquête, ce que je n'ai pas fait. Je ne serais pas étonné qu'il y en ait une quantité notable. On sait que leur mal est contagieux. Cela est bien connu dans les hôpitaux. On a vu des malades atteints d'affections tout autres que l'épilepsie et pris par les convulsions au seul aspect d'épileptiques en proie à l'attaque. Quant à des renseignements de la part des habitants, il ne faut pas compter en obtenir.
Ils observent, au sujet des aboyeuses, une réserve ou plutôt un mutisme systématique et absolu. Il reste un point important : sont-elles guéries définitivement, radicalement par le baiser à la relique ? IL ne me parait pas impossible qu'il y ait quelques cas de guérison, non pas que ce contact matériel puisse modifier instantanément leur état physique, mais elle peut résulter de l'impression ressentie et d'autant plus forte qu'elle a duré longtemps.
Effectivement, née au seuil de leur domicile, cette impression se continue et s'accroit pendant le trajet à l'église pour ne finir qu'à l'épuisement complet de leurs forces. Il y a là un ébranlement de l'organisme suffisant pour provoquer une révolution salutaire.
La cessation des convulsions après que l'aboyeuse a eu touché le reliquaire s'explique par la raison qui précède ; à ce moment le mal a atteint son maximum d'intensité, la période de paroxysme a cessé, à la fièvre succède la prostration, comme cela arrive dans toute maladie des nerfs.
On connait l'épilepsie issue d'un trouble du système nerveux, le même phénomène peut la faire cesser. À l'appui de cette vérité, voici un fait curieux : Dans un hôpital de Paris, deux femmes, malades de la fièvre, furent prises de convulsions nerveuses. Le médecin de la salle craignait la contagion. Il commanda de mettre un fer au feu et de le chauffer à blanc. Quand on le lui eut apporté, il s'avança lentement, au milieu de l’anxiété générale, vers le lit de la première des malades et prit ses dispositions comme s'il allait lui imprimer sur la chair la tige brûlante. Immédiatement la crise cessa chez toutes les deux. IL est évident que cela fut le résultat de l'impression de terreur éprouvée subitement, inopinément par elles.
En terminant, il convient que je réponde à une objection qui, surement, préoccupe le lecteur.
La voici : Parmi ces femmes, que les campagnards du pays de Josselin vont chaque année chercher à leur domicile pour les mener à l'église, il faut qu'il s'en trouve qui ait déjà accompli ce voyage, car l'effet salutaire qu'on lui attribue étant d'en diminuer le nombre, avec le temps il ne devrait plus y avoir d'aboyeuses.
Les récidivistes ne sont donc pas guéries ? Alors, que penser de la conduite de ces gars renouvelant sans cesse une expérience inutile ? Ne seraient-ils pas de bonne foi ?
IL est vraisemblable qu'en effet quelques-unes des aboyeuses ont gravi plusieurs fois le douloureux calvaire, ce qui indiquerait que la cure n'a pas eu lieu, mais cela ne prouve nullement la mauvaise foi de leurs conducteurs. Il suffit de voir ceux-ci dans l'accomplissement de leur bénévolement mandat. Ils ont bien l'attitude de gens qui remplissent un devoir pieux.
Comment concilier cette conviction et l’inefficacité des pratiques exercées par eux ?
L’explication
Est dans leur croyance même, et il est très probable qu’en cas d’insuccès ils interprètent de la manière suivante la stérilité de leurs efforts: « Si le baiser à la relique vient à manquer son effet, c'est que l'état de malédiction où se trouve l'aboyeuse a une gravité inusitée, exceptionnelle ; que l'esprit du mal qui les possède » est supérieur au principe du bien contenu dans l'ossuaire et qu'une nouvelle épreuve est indispensable. » Cette épreuve, ils la renouvelleront imperturbablement autant qu'il faudra et c'est ce qui explique leur air convaincu, leur calme stoïque.
Je ne trouve pas ridicule la bonne foi de ces hommes. Élevés dans le respect de la Tradition, ils en conservent pieusement le souvenir.
Les paysans bretons, sont au demeurant, très fins, très intelligents et ont des vertus qui en font positivement des types pleins d'originalité.
Ils ont le culte du foyer, le respect des ancêtres, la haine de l'arbitraire et par-dessus tout l'amour du sol natal. Ce sont des patriotes dans la plus haute acception du mot et leur patriotisme est exempt de fanfaronnade.
Chez eux point de pose ni de verbiage, mais un sentiment inné, profond du devoir, une volonté recueillie, froide, de l'accomplir à l'heure qu'il faudra et une passion ardente mais contenue, un feu intérieur enfin qui les rend capables des plus grands sacrifices, des plus sublimes dévouements.
Tels ils se sont montrés en 1870. Modestes, timides même, respectueux de leurs chefs, ils sont allés au feu avec l'entrain de telles troupes et l'ont affronté bravement, sans broncher.
Moutons inoffensifs au village, ils sont devenus des lions sur le champ de bataille. Et pourtant ils n’avaient pour la plupart aucune instruction militaire. Et quels vêtements ? Quelles chaussures ! Les premiers laissaient passer l’eau filtrer à la moindre pluie, les secondes se déchiraient au choc du plus petit caillou.
Description des Aboyeuses
On désigne par le nom d'aboyeuses des femmes, des malheureuses qui, sous l'empire d'une certaine agitation nerveuse, jettent de petits cris rauques assez semblables aux grognements du chien. Peu à peu la voix s'éclaircit et s'épand en appels sonores, précipités, aigus comme les notes du clairon ; cela devient un véritable aboiement, dont le timbre s'élève par degrés avec la progression de la crise.
Après la période de paroxysme, l’intonation baisse et s'exhale en une sorte de hurlement plaintif qui rappelle celui du chien en détresse ; ainsi la créature humaine a, comme la bête, dans le gosier, la gamme complète : elle grogne, aboie, hurle. Malgré la ressemblance, on pense même qu'il n'y a pas de similitude ; son aboiement diffère essentiellement de l'autre par l'accent, moins pur, j'allais dire moins vrai, et qui reste quand même un cri humain. Tel qu'il est, néanmoins, il suffit pour justifier le nom qu'on donne à ces femmes.
Toutes celles que j'ai vues étaient d'un âge mûr. Les aboyeuses ne se montrent qu'à Josselin et aux fêtes de la Pentecôte. On ne voit pas d'hommes atteints de leur mal.
J'expliquerai cette singularité.
La cérémonie de Pentecôte
Ce jour-là, il se passe la chose du monde vivement. On amène les aboyeuses à l'église et, de gré ou de force, on leur fait baiser un reliquaire placé dans l'un des bas-côtés, près du maître-autel.
C'est une croyance ancienne dans le pays que par le secours de cette pratique elles sont guéries du mal terrible qui les possède.
Leurs conducteurs, des gars, jeunes, vigoureux, on peine à accomplir cette tâche. La patiente résiste, se fait trainer. Rendue furieuse par la contrainte, elle cherche à frapper, à mordre. C'est une lutte acharnée dans laquelle elle succombe inévitablement, bien qu'ils n'aient jamais recours aux voies de fait. C'est même un étonnant spectacle que ce contraste offert par l'exaspération de l'une et le calme imperturbable des autres.
Le Drame
Je devrais dire le martyre. C'est la Pentecôte ; la nature est en fête ; elle a changé sa sombre et triste parure de l'hiver pour ses gracieux atours du printemps. Les champs verdissent ; dans les frais sentiers s'épand le parfum des violettes et de l'aubépine en fleurs. Yes, les arbres agitent gaiement leur feuillage, laissant. Les cloches de la vieille église, oubliant leur âge, tintent joyeuses.
IL est six heures du matin. Les fidèles accourent en foule à la première messe. Tout à coup l'air retentit de cris de détresse. C'est une aboyeuse qu'on amène. Tenue par deux gars à la longue chevelure, aux larges braies, Son visage est mouillé de sueur, sa voix grogne sourdement. Le trajet pour arriver jusqu'à la relique est long. Elle en profite et redouble d'efforts. Poussée brutalement, elle tombe sur le sol ; ils la relèvent et le calvaire recommence.
Exaspérée par la souffrance, elle bave et jette ces appels désespérés qualifiés d'aboiements. Ses guides restent impassibles, mais ne lâchent pas leur proie. Ils se cramponnent à la malheureuse dont les vêtements sont tout déchirés. L'Église est proche.
D'un élan suprême, ils l'entrainent jusqu'au seuil du parvis.
Là, se livre un dernier combat. Il faut gravir les hautes marches de granit. Le corps rejeté en arrière, suspendue dans le vide, elle défie encore ses bourreaux, qui ont grand-peine à la retenir et à l'empêcher de tomber, les attirant dans sa chute. La victoire leur reste. Domptée, anéantie, livide, elle s’affaisse. Son visage est souillé de poussière, de ses yeux éteints coulent de grosses larmes.
Elle fait pitié. Jetée contre le reliquaire, elle l'embrasse, inconsciente, hurlant d'une manière faiblement plaintive, et sa voix, brisée par la lutte, expire en un dernier hoquet. La voilà calmée.
De fait, elle cesse d'aboyer. Épuisée par la crise, elle n'a plus la force de se tenir debout. On l'assied sur une chaise. Dans cette position, elle est curieuse à observer : nulle conscience de son être ; allongée plutôt qu'assise, ses bras pendent inertes perpendiculairement au corps, immobiles. Son visage d'une pâleur mortelle est inondé de sueur ; ses yeux se ferment sous l'empire d'une force irrésistible, sa bouche demi-close laisse échapper des hoquets intermittents. On dirait qu'elle dort, soumise à un rêve.
Saisissant est le contraste de sa figure calme et de ses vêtements en désordre. Dans sa lutte avec les paysans sa collie de tulle s'est défait ; le châle de couleur crue, qui abritait sa poitrine, croisé par devant, s'est dénoué, laissant voir sa chemise sous laquelle s'agite le sein avec une palpitation saccadée.
Cela se passe pendant la messe qui n'est nullement interrompue, malgré ce désordre. Les assistants continuent de prier et elle s'achève dans un recueillement absolu. Celle-ci finit, une autre recommence et ainsi de suite.
Peu importe que l'aboyeuse gène la circulation des fidèles cherchant à gagner leurs sièges ou sortant en foule de l'église. Nul n'y fait attention : On s'écarte avec soin du passage qu'elle encombre, calme, indifférent, et c'est là ce qui constitue la singularité de cet émouvant spectacle. Seuls les gars qui l’ont amenée l'observent. Lorsqu'ils supposent qu'elle a pris suffisamment de repos, ils la conduisent hors de l'église.
Avant de le quitter, disons que l'autel où est placé le reliquaire se trouve au fond du bas-côté gauche. Un autre lui fait pendant à droite ; au milieu est celui où ils célèbrent les principaux offices. Richement orné, il a un air imposant. Le reliquaire a la forme d'un coffre de petite dimension ; il est carré, chacune de ses faces est close par une vitre.
À un demi-kilomètre de l'église se trouve une fontaine placée sous l'invocation de la Dame du Roncier. C'est là qu'est amenée l'aboyeuse. L'air extérieur l'a ranimée ; elle marche docilement, mais avec inertie. On lui fait boire de l'eau de source puisée dans une écuelle de bois. Alors seulement elle est libre. Elle se sauve, honteuse.
Au cours du voyage de ces femmes à l'église et ensuite à la fontaine, quelle est l'attitude des gens du pays ? Indifférente comme celle des fidèles pendant la messe. Ils s'écartent doucement de son chemin, sans manifester de surprise ni émotion et finissent tranquillement leur course ou promenade. Malheur à l’imprudent qui aurait l’idée de porter secours à l’aboyeuse : saisi par vingt mains robustes, il serait vite terrassé, foulé aux pieds.
Pendant la libation à la fontaine, de nouvelles aboyeuses sont menées à l'église par de nouveaux paysans et la scène que j'ai décrite se renouvelle à chaque conduite. J'en ai été témoin. IL impressionne vivement.
La fontaine du Roncier mérite quelque attention.
C'est une grotte étroite et haute, adossée à un petit monticule. Tout est rustique, le lieu et le sanctuaire.
Au milieu de la cavité, sur une colonie grossière, se trouve la statuette de la sainte. Le sommet de cette grotte a la forme d'un cintre ; il est recouvert de plantes incultes, de lianes, de ronces retombant en gerbes attristées de longs parois. Au-devant est un bassin de pierre. L’eau y coule lente, claire, avec une teinte blonde. Sur le rebord circulaire de la margelle sont des écuelles en vision de la visite des aboyeuses. Une vieille femme garde ce lieu désert situé au croisement de deux sentiers étroits. La colline qui surmonte la grotte est plantée de pins.
Cette solitude ne manque pas d'un certain charme. Son aspect fait rêver ; c'est l'effet que produit assez généralement la vue des sites de la Bretagne. Même lorsqu'ils flattent, qu'ils sont riants et gais, ils ont un cachet de mélancolie qui attendrit l’âme et y répand la rêverie. Aussi la mémoire en conserve-t-elle longtemps le souvenir. C'est ce caractère, particulier aux paysages de l'Armorique, qui séduit les poètes, les artistes et fait que la plupart d'entre eux ont une préférence marquée pour cette partie de la France.
Voilà la Bretagne !
Attitudes et réactions sociales
Revenons à nos aboyeuses.
Mais que dira-t-on ? Ces femmes, qui se refusent à suivre leurs guides, les bousculent, écument et mordent, ressemblent singulièrement à de vulgaires épileptiques. Il me parait, en effet, que telle est la nature de leur maladie, seulement la surexcitation nerveuse affecte plus spécialement les muscles du gosier.
En fait, la crise montre absolument le caractère des affections épileptiformes. Faible au début, elle augmente progressivement par la contrainte exercée sur l'hystérique et décroît insensiblement avec ses forces.
J'ai dit qu'une vieille croyance attribue au baiser de l'aboyeuse sur le reliquaire le don de la guérir. Le lecteur soupçonne, j'en suis sûr, qu'il y a une légende. Eh ! oui, point de vraie Bretagne sans cela.
Elle servira à éclairer certains points du récit restés obscurs pour qui ne la connait pas.
LA LÉGENDE
Un jour, quand les chênes qui ont servi à construire les plus grands vaisseaux de Lorient n'étaient pas encore des glands, des femmes des environs de Josselin lavaient à un douez, sorte de mare au bord d'un chemin. une mendiante, courbée par l’âge, leur demanda l'aumône. Loin de l'accueillir, elles la chassèrent en l'outrageant.
La pauvresse insista, furieuse, elles lancèrent un énorme chien qui les gardait. Tout à coup l'étrangère se transfigura ; ses haillons se changèrent en vêtements étincelants de pierreries ; les rides de son visage s’effacèrent et, leur montrant une figure rayonnante de gloire et de beauté, elle leur dit : « Femmes inhumaines, je suis la Vierge Marie. Vous êtes sans pitié pour l'infortune. Je vous condamne, vous et votre postérité, à aboyer comme ce chien que vous avez lancé contre moi. » Et elle disparut dans un nuage.
Une autre légende
rapporte que, prenant en pitié leur désespoir, elle permit qu'à la Pentecôte ces malheureuses puissent obtenir la rémission de la peine, à condition de ne pas être en état de péché et d'aller en pèlerinage à l'église de Josselin. Cette faveur devait s'étendre à leur descendance féminine, mais après une année d'expiation.
Ainsi, d'après la tradition, les aboyeuses seraient les rejetons de cette race maudite.
Le temps des légendes est loin. Notre siècle réaliste goute peu les fictions. Je suis d'avis de ne pas en médire. Quand elles ne serviraient qu'à charmer nos loisirs, calmer nos ennuis, elles auraient du bon. N'oublions pas qu'elles ont bercé notre enfance. Et puis ces contes, souvent, sont de l'histoire, embellie.
Voilà tout ; tels ceux du Paladin Roland, mort à Roncevaux, du roi Arthur ou Artus et de son fidèle conseiller l'enchanteur Merlin. D'autres, sous la forme de spirituelles allégories, d'ingénieuses paraboles, contiennent de hauts enseignements, d'admirables moralités, par exemple les légendes des Lavandières de nuit, de Gralon, roi d'Is, et de son horrible fille. Celle des aboyeuses enseigne le culte de la vieillesse, le respect du malheur.
Elle s'est conservée comme un pieux souvenir chez les campagnards des environs de Josselin. L'homme à l'amour inné du merveilleux, du surnaturel et ce penchant grandit dans la solitude. Or, tel est le genre d'existence des paysans du Morbihan, que leur humeur mélancolique, taciturne éloigne instinctivement du commerce des autres hommes.
La légende facilitera au lecteur la compréhension du drame des aboyeuses. Tout d’abord, elle explique l’impassibilité des gars en présence de leurs révoltes et aussi l'indifférence du public.
Les uns ont la conviction d'accomplir une œuvre pieuse, car à leurs yeux ce sont des possédées. Il s'agit de chasser de leur corps le démon qui l’agite, aussi quel calme ils montrent ! Elles ont beau se débattre, se tordre, ils ne bronchent pas. Leur visage ne trahit aucune émotion ni colère ; ils sont inflexibles comme le devoir : tel le chirurgien au chevet du patient qu'il opère.
Quant au public, outre le respect de la tradition, il y a chez lui l'habitude : familiarisé avec ce spectacle, il ne s'en émeut pas et finit par n'y prêter aucune attention.
L'indifférence des fidèles à l'église s'explique par les mêmes raisons. Cette scène de l'épileptique qui crie, bouscule les assistants, renverse les chaises, ils l'ont vue vingt fois et n'en sont pas étonnés. N'importe ! Pour l'étranger, elle est saisissante. Il sort, se demandant s'il n'a pas rêvé.
L'absence de ce spectacle, les autres jours que celui de la Pentecôte, provient aussi des causes sus indiquées. Ce n'est pas l'époque fixée pour la guérison. Inopportune, l'épreuve à laquelle on soumettrait ces femmes n'aurait pas d'efficacité. Il est préférable qu'en temps ordinaire elles vivent confondues dans la foule, vaquant en paix aux travaux des champs ou aux soins du ménage. Vienne la crise, elles s'enferment et l'endurent en silence, convaincues qu'on ne viendra exercer sur leur personne aucune contrainte.
J'ai dit qu'elles sont de la campagne. Où va-t-on les chercher ? Dans leur domicile, sans doute, vu ainsi que leur infirmité ; dans nos campagnes il y a entre les habitants une communauté intime d'habitudes, de sentiments, d'intérêts. Chacun d'eux connait les affaires de son voisin, et puis il y a la Légende, qui fait d'elles des créatures marquées du sceau de la fatalité dont il faut que l'inexorable loi s'accomplisse.
Encore une fois, c’est une croyance générale que la guérison de ces femmes n'est possible qu'à la Pentecôte. Pour cette raison, elles sont l'objet continuel de l’attention publique ; il est même probable qu'elles sont surveillées étroitement par les paysans, qui croiraient manquer au plus impérieux des' devoirs en ne les soumettant pas, en temps propice, à la fatale épreuve et qu'aux approches de l'époque indiquée ils redoublent de vigilance, de façon à être prêts quand l'heure du sacrifice aura sonné.
Terrible doit être pour l'aboyeuse l’instant où ils lui apparaissent, calmes dans leur mâle beauté, inflexibles dans leur brutale résolution. Hauts de taille, robustes, silencieux, ils sont bien les dignes instruments du destin. Leur costume imposant, leur longue chevelure tombant majestueusement sur l'épaule augmentent encore l’impression de la victoire. Il y a là un émouvant sujet de composition picturale.
C'est d'abord une préoccupation désagréable qui agite son système nerveux. L'appréhension d'être violentée vient ensuite et aggrave l'état fébrile de sorte qu'à l'arrivée des paysans la crise hystérique éclate. Malmenée, l'aboyeuse résiste ; c'est ce qu'ils appellent sa rébellion. A partir de ce moment le drame commence et il s'accomplit, on l'a vu, avec une logique implacable.
L’attitude des proches et de la communauté
À propos de cette pratique révoltante qui permet à des hommes sans mandat de pénétrer par force dans un domicile privé, de violer le sanctuaire de la famille et d’en arracher de pauvres créatures innocentes, on se demande tout naturellement quelle est l'attitude des parents de la malade, de l'époux, du frère, et l'on suppose que ni les uns ni les autres n'acceptent cette intrusion sans mot dire, qu'ils protestent, cherchent à l'empêcher, enfin qu'ils défendent par tous les moyens celle qui leur est chère. Eh bien ! Non. Cette révolte n'a pas lieu ; ils la laissent emmener sans récriminations.
Pour vous en convaincre, voyez-la sur la route poudreuse, elle est seule, se débattant contre ses bourreaux, qui la trainent au supplice en dépit de ses révoltes et de ses larmes. À mesure qu'elle s'en approche, elle voit s'éloigner la ferme d'où ils l'ont arrachée et personne n'accourt pour la protéger.
Pendant cette lamentable conduite que fait la famille de l'épileptique ? Elle vaque paisiblement, sans doute, à ses occupations quotidiennes, comme si rien d'inaccoutumé ne s’était passé au foyer, sans se préoccuper de l'absence de celle qui en était l’âme. L'expiation finie, va-t-elle l'attendre à la sortie de l'église pour la consoler ? La voit-on, plus tard, à la fontaine du Roncier s'empresser autour d'elle ? Nullement.
Cette abstention des parents de l'aboyeuse provient de leur soumission à l'Évangile de la légende. Bourreaux, complices et victimes, il les tient tous courbes sous l’autorité de son dogme qui ne rencontre pas d'athée.
N'est-ce pas que tout, dans ce drame, est vraiment extraordinaire et que les touristes vont souvent chercher bien loin des curiosités qu'ils trouveraient sans sortir de France ? Nous venons d'en voir une. IL y en a beaucoup d'autres, même en Bretagne, ce pays si divers de mœurs, de langage, de types, de caractères.
La légende explique aussi pourquoi l'on ne rencontre pas en public d'hommes qui aboient ; c'est que, s'il en existe, ils peuvent rester à la maison sans crainte qu’on ne vienne les en arracher pour les torturer. Étrangers à la faute, leur sexe échappe à l'expiation.
J'ai épuisé mon sujet.
Comme on le voit, le pays breton est fertile en souvenirs. Il y en a d’âpres comme son sol de granit, de tendres et touchants comme ses sentiers mystérieux enfouis sous l'ombre des vieux chênes. On peut l'ignorer. Il est difficile de l'oublier quand on y a vécu, impossible de ne pas l'aimer quand on y a reçu le jour.
Source : Louis HAMON en 1889
conclusion
Des sceptiques ont nié la réalité du mal qui tourmente les aboyeuses et la sincérité de leurs conducteurs. Il me paraît inadmissible qu’il y ait supercherie. Pour quiconque a assisté au spectacle précédemment décrit, les symptômes manifestés par les unes sont aussi réels que la bonne foi des autres et c’est précisément ce qui constitue l’effet poignant du drame.