Explications sur certains mots du Cartulaire de Redon
Clerc -Diacre -Machtiern - Plou -Prieuré - Ran -Treb -Treve - Villa
La fondation de l’abbaye de Redon en 832 se place sous le règne de Louis Le Pieux et l’administration de son missus Nominoé, qui la dote en 834 d’un vaste domaine, détaché de la paroisse de Bain, environ le quart du plou (correspondant dans ses grandes lignes à la commune actuelle de Redon).
La présence des reliques de saint Marcellin, la bonne administration de l’abbé Conwoïon et ses successeurs, l’étendue de ses privilèges et la situation avantageuse aux bords de la Vilaine expliquent qu’au Moyen Âge l’abbaye de Redon était un des plus riches propriétaires fonciers de la Bretagne. Pour la majorité de ces biens, elle pouvait justifier de titres de propriété qui remontaient au haut Moyen Âge et qui ne portaient pas sujet à caution.
Le minihi sancti Petri apostoli attesté en 856, pouvait se prévaloir d’un lieu de culte, sans doute un prieuré comme le signale la politique engagée à cette époque et renouvelé à l’époque grégorienne. Cela explique peut-être aussi que le même minihi est à nouveau signalé en 1131 dans le cartulaire de Redon.
Ce n’était pas le cas de toutes les terres, en témoigne la production de faux ou de documents antidatés. L’acte concernant la donation du minihi du locus sancti Gutuali de 1037 en est un exemple ,on l’a vu. Le recours aux documents diplomatiques pour justifier du temporel des abbayes va de pair avec la sacralisation des terres monastiques à l’époque féodale : elle souligne la volonté du clergé régulier de conserver son indépendance (sa « libertas ») devant des évêques devenus de plus entreprenants dans le cadre de la réforme grégorienne (à travers leur potestas disciplinaire).
L’accroissement du nombre des minihis sous l’invocation d’un saint, qui signalent l’implantation d’un lieu de culte (Saint-Tugdual, Saint-Gérand, Saint-Rufiac, Saint-Vincent) le souligne.
La réflexion d’Hincmar de Reims (qui s’appuyait sur une règle énoncée dans un capitulaire de Charlemagne de 818-813), dans un traité « sur les églises et les chapelles » (Collectio de ecclesiis et capellis) rédigé vers 857/858 pose les fondements d’une conception territoriale de l’Ecclesia : « que chaque église dispose d’un territoire (terminum) à l’intérieur duquel elle perçoit la dîme des villae ».
L’importance des considérations sur les termini des édifices cultuels, qu’il appelle également le circuitus, permet de définir le territoire d’un lieu de culte à échelle locale, comprenant l’église et l’espace qui l’entourait, le cimetière celui-ci devant être « clôturé et pourvu d’un aître (atrium), où les pauvres qui n’avaient pas la possibilité de transporter au loin leurs défunts pouvaient les ensevelir ».
Cet espace est représenté, théorisé et traduit sous une forme circulaire, conformément à la conception géocentrique du monde et à la définition des catégories aristotéliciennes reprise par Isidore de Séville dans les Étymologies où le locus est le point, l’emplacement où se trouve un objet déterminé (locus est ubi sit), en l’occurrence le tombeau du saint pour les lieux saints (locus sancti, loca sanctorum), le penity pour les minihis.
Ce type d’enceinte circulaire est connu pour la même époque en Irlande sous le nom de circumseptum (« enceinte circulaire »). Le cercle magique se retrouve aussi dans les sagreres catalanes, dans les celleres roussillanaises, en Quercy, en Auvergne, en Bigorre ou en Gascogne, au Pays de Galles (« magic circle ») avec fossés.
Les études topographiques, basées sur les prospections archéologiques et les plans cadastraux ont mis en évidence nombre de structures villageoises de type circulaire développées autour d’un lieu de culte comme dans le bassin de l’Aude par D. Baudreu et J.-P. Cazes ou dans l’Hérault.
Les actes et conciles du ixe siècle, qui reprennent la règle édictée en 681 dans le canon 10 du XIIe concile de Tolède définissent « à trente pas depuis les portes de l’église », soit environ cinquante mètres, la surface (circulaire) définie.
Le Concile de Troyes, en 878 souligne qu’« il commet un sacrilège celui qui force une église ou les trente pas ecclésiastiques qui se trouvent dans le circuit de l’église ». Cette recommandation est reprise en 1059 par le Pape Nicolas II dans une lettre adressée aux évêques des Gaule, d’Aquitaine et de Gascogne où il arrête à trente pas « le circuit » des capellae sive minores ecclesiae et à soixante pas celui des majores ecclesie
La définition d’un territoire de l’église différent de celui de la paroisse explique le développement considérable du rituel de consécration et l’importance des processions qui en rappellent le tracé entre le IX et le Xe siècle. Elles se traduisent en particulier par les processions répétées trois fois autour de l’édifice in circuitu, puis à l’intérieur du bâtiment, avec aspersion des murs, la mise en scène de l’entrée de l’évêque consécrateur dans le lieu de culte, le tracé des signes (lettre de l’alphabet et croix) super omne pavimentum, sur la totalité du sol de l’église.
En Bretagne, le circuitus se retrouve dans le leo dro de Bourbriac ou tour d’une lieue autour de l’église (Landeleau), dans des processions répétées trois fois autour des églises, à Plestin autour du tombeau du saint pour obtenir une intercession, à Henvic, Locquénolé ou Taulé associées au culte de saint Guénolé autour de l’église. La formule in circuitu figure dans les vitae d’Hervé, de Goulven associées à des minihis et à l’occasion d’une procession associée au minihi ou asile de Locmaria à Quimper attestée en 1652.
L’étymologie de la troménie ou « tour du minihi », les processions circumambulatoires et les récits de vitae rendent compte d’une filiation avec les cercles de paix mais cette fois adaptée plus spécifiquement aux terres d’un monastère, dont on a vu à travers le diplôme d’Aniane qu’une législation identique s’appliquait. Les monastères, largement engagés dans le mouvement de restitution des biens de l’Église ont veillé à appliquer une définition large du droit d’asile appliqué à l’ensemble des terres des monastères à partir du Xe siècle. Parmi ces monachia, celles qui étaient dotées d’un lieu de culte disposaient d’un atout non négligeable par leur vocation à organiser l’espace et encadrer les fidèles : le tropisme était assuré par le tombeau du saint, l’espace de paix rappelé par la pérambulation organisaient la totalité de l’espace de la paroisse.
Cela explique peut-être, la politique d’implantation des prieurés observée à cette époque dans les Cartulaires de Redon et de Quimperlé. Ces prieurés et l’asile qui était associé aux lieux de culte « dans la règle des trente pas depuis les portes de l’église », créaient les conditions d’une installation des hommes.
L’étude des sagreres en Catalogne éclaire cet aspect de la question puisque les hommes qui en dépendaient accumulaient les privilèges, franchises et échappaient au ban du seigneur châtelain, ce qui est également observé en Bretagne à l’occasion de l’implantation de bourgs dans les minihis, au Locronan ou Bourbriac.
Le minihi a été une « terre ecclésiastique » avant d'être « un territoire religieux ». La mention conjointe de monachia et minihi ou encore appelés , Moutier,
Moinerie confirmé dans le Cartulaire de Redon, la source écrite la plus ancienne. Le terme définissait alors une dépendance pertinente d'un établissement religieux. Tous ces termes sont souvent employés dans des noms de villages, de fermes ou de lieux-dits.
Il semble, d'après l'étude des sources hagiographiques, diplomatiques, toponymiques et architecturales que certains de ces territoires ont connu un processus de sacralisation à l'époque féodale, ainsi que l'atteste en particulier le soin qu'ont mis certains hagiographes à insérer des rites de circumambulation dans la vitae ou l'évolution du sens du mot : immunité. Le processus n'était pas l'unique fait cependant des minihis, ni de la Bretagne, puisque des territoires équivalents avaient suivi le même développement, ailleurs dans l'Occident chrétien à la même époque.
Le droit d'asile hérité du droit romain, notion territoriale à l'origine, est devenu progressivement un instrument de la conquête de l'Église, entre les mains des immunistes (évêques et abbés) à partir du ixe siècle et dans le cadre de la réforme grégorienne. L'allongement des rites de consécration aux IXe-XIIe siècles, l'insertion d'un vocabulaire emprunté au langage diplomatique dans les vitae, la définition d'un « cercle de paix » qui vaut pour propriété de l'Église devient un moyen de la conquête et de l'organisation de l'espace, d'ecellulement des fidèles à l'échelle locale.
Les abbés participeront activement à ce mouvement, en veillant à l'application de la législation de l'Église sur l'étendue des terres (monachiae) des monastères et en jouant un rôle de premier plan dans le mouvement de restitutions des églises, fondées ou usurpées par des laïcs. Au terme du processus, le minihi au sens de lieu d'asile a fini par supplanter le sens initial de monachia. C'est dans cette acceptation, à travers l'expression douguen minic'hi (« assister », lieu d'asile) que le Père Maunoir, dans son Dictionnaire breton en 1659, le définit alors.
Ces Minihy ,le plus souvent tenus par des moines accueillaient les lépreux, ce sont, en fait, des maladreries. Certains avaient même un prieuré, tel celui de Caro. Le Cartulaire de Redon en cite quatre dans la région. Ces établissements firent leur apparition surtout après la première croisade. Ces Minihy, encore appelés Monarchia, Moutier, Moinerie, Moignerie et, par extension, Méné ou Menech signifient « petit monastère ». Tous ces termes sont souvent employés dans des noms de villages, de fermes ou de lieux-dits.
La « réussite » du minihi ne s'est pas accompagnée d'une dynamique économique particulière des minihis comme cela pouvait avoir été le cas pour les cimetières ou les bourgs dotés de franchises. Seuls, les sièges épiscopaux ou d'abbayes avec l'implantation de bourgs ont donné naissance à des villes. La conversion de l'espace ecclésiastique en espace religieux impliquait qu'y soient attachés, outre la vie d'un saint, des reliques et un lieu de culte, simple oratoire (ou peniti), chapelle ou église
Beaucoup de minihis n’ont sans doute pas connu ce développement. La toponymie conserve des noms de minihis qui n'ont pas été attachés aux lieux de culte ou de troménies. Le travail de l'historien a pu dans certains cas même alimenter tardivement ce processus de sacralisation, en calquant des modèles comme celui de Locronan
On a vu comment les chanoines Abgrall et Peyron avaient contribué à l'usage du mot troménie à Saint-Théleau. C'est probablement plus largement le cas de certaines légendes de fondation collationnées par Albert Legrand, qui présente une toile quasiment identique (Cas de Goueznou et Goulven dans l'évêché du Léon). Le cas de Locronan, qui offre un exemple singulier de christianisation d'un ancien sanctuaire païen ou nemeton ne semble pas pouvoir être généralisé à l'ensemble des minihis.