










Explications sur certains mots du Cartulaire de Redon
Clerc -Diacre -Machtiern - Minihi - Plou -Prieuré - Ran -Treb - Villa
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Le Processus d'Émancipation des Trèves en Paroisses Autonomes
(Ancien Régime)
L'accession d'une trève au statut de paroisse de plein exercice était un événement majeur, souvent le point culminant d'une longue lutte entre la communauté tréviale et la paroisse-mère (la plou). Ce processus était principalement régi par le droit canonique, mais fortement influencé par la démographie et l'économie.
I. Les Critères et Motivations de l'Émancipation
L'autonomie n'était pas un droit automatique, mais le résultat d'une requête soumise à l'autorité épiscopale, voire au Parlement de Bretagne ou au Conseil du Roi pour les questions temporelles.
A. Les Motivations de la Communauté
La principale motivation était la recherche de commodité et d'identité. L'éloignement de l'église paroissiale pour les sacrements essentiels (baptême, enterrement) était le grief le plus fréquent. Pour une trève, obtenir son autonomie signifiait :
- L'acquisition du droit de fonts baptismaux (le droit de baptiser).
- L'acquisition du droit de sépulture (le droit d'avoir un cimetière béni).
- La gestion complète des offices et des biens par un recteur ou un curé propre, et non plus un vicaire subordonné.
B. Les Critères Canoniques
Pour être érigée en paroisse, la trève devait prouver qu'elle remplissait certaines conditions, notamment :
1. L'existence d'une population suffisante : La taille de la communauté devait être jugée trop importante pour être gérée efficacement par la paroisse-mère.
2. Des ressources financières adéquates : La communauté devait pouvoir subvenir aux besoins d'un curé permanent et à l'entretien de son église (payer la dîme et le casuel).
3. L'existence d'une église ou chapelle décente : Le lieu de culte trévial devait être en état d'accueillir tous les sacrements.
Les Obstacles et les Acteurs du Conflit
Le processus d'émancipation était quasiment toujours conflictuel, impliquant plusieurs acteurs aux intérêts divergents.
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Le Rôle des Pratiques Funéraires
Un marqueur significatif de l'avancement vers l'autonomie était la permission d'inhumer dans la trève. L'obtention de cette permission, souvent progressive, diminuait l'emprise financière et symbolique de la paroisse-mère. Le curé de la plou tentait souvent de maintenir les droits de sépulture comme un privilège lucratif.
La Sanction de l'Érection
Lorsque tous les critères étaient remplis et les oppositions surmontées (souvent par des dédommagements financiers au curé de la paroisse-mère), l'évêque publiait un décret d'érection (ou ordonnance d'érection). Cet acte :
1. Détachait canoniquement la trève de la paroisse-mère.
2. Érigeait l'église tréviale en église paroissiale.
3. Autorisait la création des fonds baptismaux et du cimetière.
Ce processus, s'il fut lent et coûteux pour beaucoup de trèves, a néanmoins mené à la création de nombreuses paroisses bretonnes qui constituent aujourd'hui le maillage communal de la région. L'année 1790 et la réorganisation territoriale de la Révolution ont ensuite accéléré et généralisé ce mouvement en transformant la quasi-totalité des trèves restantes en communes, puis en paroisses civiles.
Chapelle de Secours : Une Distinction Canonique et Institutionnelle
Si les deux institutions servent à décentraliser le culte et sont subordonnées à la paroisse-mère, elles diffèrent fondamentalement par leur statut juridique, leur fonctionnalité et leur degré d'autonomie potentielle.
I. La Trève (Trev) : Le District Institutionnel
La trève représente un véritable district territorial de la paroisse-mère. Elle possède une existence institutionnelle forte et historiquement établie, souvent héritée des subdivisions du haut Moyen Âge. • Nature Juridique : La trève est une subdivision quasi-paroissiale qui a vocation à devenir une paroisse de plein exercice. Elle représente une communauté bien définie, jouissant souvent de certains droits propres.
• Fonctionnalité : Elle possède une église tréviale qui sert de lieu de culte régulier pour une population importante et géographiquement distincte. Le culte est administré par un vicaire trévial (parfois appelé curé trévial), dont la charge est stable et souvent dotée d'un certain revenu.
• Droits et Privilèges : Le trait distinctif de la trève est son ambition, voire son droit coutumier, à acquérir progressivement les droits régaliens de la paroisse :
Le droit de clocher (sonner les heures et les offices).
La permission d'inhumation dans son cimetière (même si le droit canonique du curé de la plou sur les funérailles y était souvent maintenu).
• Toponymie : Les trèves sont systématiquement à l'origine des **toponymes en Tré- ou Trè- **. Elles sont des unités fondamentales du découpage territorial breton.
II. La Chapelle de Secours (Succursale) : L'Annexe Fonctionnelle
La chapelle de secours (ou succursale) est une structure ecclésiastique de rang inférieur à la trève. Son rôle est purement fonctionnel : pallier l'éloignement des fidèles sans créer une unité institutionnelle semi-autonome.
Nature Juridique : La chapelle de secours n'est qu'une annexe ou une dépendance de l'église paroissiale, ne constituant pas un territoire institutionnel propre. Elle est souvent bâtie pour des raisons ponctuelles (éloignement extrême, intempéries saisonnières rendant le trajet difficile).
Fonctionnalité : Elle est dédiée à la célébration de la messe et de certains offices, mais ne pouvait jamais détenir le droit de fonts baptismaux. Elle n'était pas nécessairement servie par un vicaire attitré, mais par le curé de la paroisse ou un vicaire de passage.
Droits et Privilèges : Les droits de la chapelle de secours sont très limités. Elle n'a ni cimetière ni fonds baptismaux. Sa mission est uniquement d'assurer le "secours" spirituel. Elle n'a aucune vocation institutionnelle à l'émancipation paroissiale.
Toponymie : Ces lieux n'ont généralement pas laissé de trace durable dans la toponymie sous la forme de préfixes institutionnels comme Tré-. Ils conservent souvent le simple nom de la chapelle (ex. : La Chapelle Saint-Jean).
Tableau Comparatif des Structures Subordonnées
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En conclusion, la trève était un corps civil et religieux doté d'une existence propre et d'une dynamique d'émancipation, reflétant une unité d'habitat établie. La chapelle de secours, en revanche, était une simple infrastructure dépendante, créée par nécessité pastorale et soumise de manière rigide à l'autorité du curé de la paroisse-mère.
Le Rôle des Fabriques dans la Rivalité Trève-Paroisse Mère
La fabrique (en breton fabrig) était, sous l'Ancien Régime, l'entité civile et morale responsable de l'administration des biens temporels et des revenus affectés à l'entretien du culte : l'église, le mobilier, les ornements et les œuvres de charité. Elle était gérée par des laïcs élus, appelés fabriciens (ou marguilliers).
Le conflit autour de l'émancipation d'une trève était souvent une bataille pour le contrôle des fabriques et des ressources financières qu'elles géraient
I. La Fabrique de la Paroisse-Mère : Le Pouvoir Financier
Dans le système initial, les habitants de la trève contribuaient aux dépenses de la fabrique de la paroisse-mère (plou).
Centralisation des Ressources : La fabrique paroissiale centralisait les revenus du temporel de toute la circonscription (dons, legs, fermages de terres d'église, quêtes).
Obligations Réciproques : En échange, la fabrique paroissiale avait la charge de pourvoir à l'entretien de l'église paroissiale et de ses annexes, y compris l'église tréviale. Cependant, les fabriciens de la plou étaient souvent accusés par les tréviens de négliger l'entretien de l'église tréviale au profit de l'église principale
II. La Création et l'Autonomie de la Fabrique Tréviale
Le point de rupture et le moteur de l'émancipation résidaient dans la volonté de la trève d'établir sa propre fabrique autonome.
Gestion Locale et Prestige : La création d'une fabrique tréviale donnait à la communauté un instrument de gestion locale et de représentation civile puissant. Les fabriciens de la trève géraient alors directement les quêtes et les legs faits à leur propre église, permettant d'embellir et d'entretenir leur lieu de culte.
Financement des Procédures : Le rôle le plus crucial des fabriques tréviales naissantes était de financer les longues et coûteuses procédures judiciaires et canoniques nécessaires pour obtenir l'érection en paroisse. Les sommes amassées servaient à défrayer les avocats et les notaires requis pour les requêtes épiscopales ou les procès devant les tribunaux civils (comme le Parlement de Bretagne).
III. L'Enjeu de la Séparation des Biens (La Querelle des Fabriques)
Lorsque la trève entamait le processus d'émancipation, la principale source de conflit avec le recteur et la fabrique de la paroisse-mère était la séparation des biens.
Répartition des Dettes et Biens : La trève réclamait une partie proportionnelle des biens et des rentes accumulés par la fabrique paroissiale, arguant qu'elle y avait contribué pendant des siècles.
Maintien des Revenus : Le recteur de la plou s'opposait vivement, car la perte de la population tréviale signifiait une baisse significative des revenus du casuel (offrandes pour les messes, mariages, sépultures) et de la dîme, souvent nécessaires pour subvenir à l'entretien de l'église principale.
Les ordonnances épiscopales qui sanctionnaient l'érection en paroisse devaient donc obligatoirement régler la question des fabriques et des biens temporels, souvent en attribuant une part des biens et rentes à la nouvelle paroisse ou, plus couramment, en obligeant la nouvelle paroisse à payer une indemnité forfaitaire à la paroisse-mère en compensation du préjudice financier subi. Ainsi, l'indépendance de la trève n'était pas seulement une affaire de droit canonique, mais un acte financier et administratif dont la fabrique était l'organe essentiel.
L'Impact de la Révolution Française sur les Trèves et les Fabriques
La Révolution a fondamentalement transformé la trève d'une institution ecclésiastique subordonnée en une unité administrative civile indépendante, tout en démantelant le système des fabriques en tant qu'organes de gestion des biens du clergé.
I. L'Érection des Trèves en Communes Civiles (1790)
L'acte le plus décisif fut la loi de décembre 1789, qui instaurait le nouveau découpage territorial des communes.
Le Principe de Simplicité : Les Constituants cherchaient à simplifier l'enchevêtrement des circonscriptions féodales et ecclésiastiques. Ils prirent l'ancienne paroisse (comprenant la plou et ses trèves) comme base de la future commune, mais avec une dérogation majeure pour les territoires secondaires.
L'Indépendance Administrative : Presque toutes les trèves qui disposaient d'une église, d'une population conséquente et d'un certain degré d'autonomie financière et de facto ont été érigées en communes indépendantes par la loi. Cette décision a mis fin aux conflits séculaires pour l'autonomie, accomplissant en quelques mois ce que des siècles de procédures canoniques n'avaient réalisé que partiellement.
Le statut de trève s'est ainsi transformé en celui de commune
Le statut de trève s'est ainsi transformé en celui de commune
II. Le Démantèlement des Fabriques et la Nationalisation des Biens
L'impact sur les fabriques fut radical, répondant à la volonté de nationaliser les biens de l'Église.
Nationalisation des Biens (1789) : Par le décret du 2 novembre 1789, les biens du clergé, y compris les terres, rentes et immeubles gérés par les fabriques, furent mis à la disposition de la Nation. Ce fut la fin de la puissance économique autonome des fabriques.
Abolition des Fabriques (1790) : Les institutions des fabriques, gérées par les fabriciens (souvent liés à l'élite locale et aux seigneurs), furent supprimées en tant qu'entités gestionnaires de biens. Leurs fonctions restantes (gestion des dépenses courantes du culte) furent provisoirement transférées aux municipalités.
III. Conséquences sur le Plan Religieux
La création des communes civiles a ensuite entraîné une réorganisation du maillage religieux.
Paroisses Civiles : Le principe de la paroisse civile fut établi pour coïncider avec les limites de la commune.
Le Concordat de 1801 : Après la période révolutionnaire, le Concordat signé entre Bonaparte et le Pape Pie VII (1801) a restructuré le maillage paroissial pour qu'il corresponde autant que possible aux nouvelles communes. Les anciennes trèves érigées en communes civiles ont ainsi généralement été reconnues comme de nouvelles paroisses canoniques