










Explications sur certains mots du Cartulaire de Redon
En 833, le tyern Guincalon y a fait dresser, au profit de Saint-Sauveur, l’acte de donation de sa terre de Colworetan. Cette cour était située sur Caro, dans le Poutrecoët (Porhoët ancien ). Ce village de Lescoët existe toujours à 3 km. Nord-Est du bourg de Caro sur la route d’Augan.
Cette cour appartenait, plus tard à , à Riwalt, fils de Jarnwocon, et avait compétence sur Augan, Campénéac, Caro et Guillac. En 856, son fils Deurhoiarn prend la succession.
Toponymie : Il confirme que le nom "Caro" vient de l'anthroponyme vieux-breton Caroth (et non du mot "cerf", karo en breton moderne, comme le veut la légende populaire).
Société médiévale : L'existence de Guincalon illustre les tensions de pouvoir en Bretagne au IXe siècle, entre les chefs de clans locaux, les autorités religieuses montantes et l'administration carolingienne (sous le règne de Louis le Pieux).
L'identification de la Cour du Bois à Caro en 833 nous amène à un moment clé du Cartulaire de Redon (Acte n° 210). Cette mention est capitale pour comprendre la géographie du pouvoir à l'époque de Nominoë. Voici les précisions sur ce lieu et sur le personnage de Guincalon (ou Guincaton) :
En 833, le terme utilisé est Liscoet (du breton Lis, la cour/juridiction, et Coët, le bois).
• Localisation : Il s'agit du village actuel de Liscoët situé sur la commune de Caro (Morbihan).
• Fonction : À cette époque, c’est une Aula (une cour de justice et de commandement). Caro était une paroisse primitive (Plebs Caroth) très étendue. La Cour du Bois de Guincalon servait de centre administratif pour toute la partie boisée de cette paroisse.
Est une figure majeure du Cartulaire dans le secteur de Caro et de Missiriac.
• Son statut : Il est qualifié de Tyrannus (chef de lignage) ou Machtiern. Il possède le droit de justice sur son domaine de Liscoët.
• L'acte de 833 : C'est à cette date qu'il intervient dans une transaction ou un arbitrage. Souvent, ces chefs locaux comme Guincalon entraient en conflit avec l'abbaye de Redon naissante au sujet des limites de leurs forêts.
Dans les textes de l'époque, Guincalon est qualifié de "tyran" (tyrannus). À cette époque, ce terme n'avait pas forcément la connotation purement malveillante qu'on lui prête aujourd'hui ; il désignait souvent un chef local ou un seigneur exerçant un pouvoir d'autorité (parfois arbitraire) sur un territoire, en dehors de la hiérarchie officielle des machtierns (chefs bretons traditionnels).
En 833, Guincalon possède une résidence ou une "maison" située dans le Poutrecoët (le "pays à travers les bois"), plus précisément à Caro. Selon les archives :
Le contexte : Guincalon, sentant peut-être sa fin proche ou cherchant à assurer le salut de son âme, décide de faire une donation à l'abbaye Saint-Sauveur de Redon, qui venait d'être fondée quelques années plus tôt (en 832) par saint Conwoïon.
La donation : Il cède sa propriété de Caro aux moines bénédictins. Cet acte est l'un des plus anciens documents mentionnant explicitement le nom de la paroisse de Caro (sous la forme Caroth).
Rethuobri : C'est le personnage pivot. Guincalon est souvent cité comme agissant sur les biens ayant appartenu à Rethuobri. Il s'agit probablement de son père ou de son oncle
Merchrit : Comme nous l'avons vu, il est le grand rival. Les historiens le considèrent souvent comme un membre de la "fratrie" ou un cousin germain. Le fait qu'il conteste la donation prouve qu'il se considère comme l'héritier légitime des terres de Guincalon.
Dans les actes de 833 et des années suivantes, plusieurs témoins signent aux côtés de Guincalon. À cette époque, les témoins sont presque toujours des parents masculins proches. On retrouve fréquemment :
Witwal : Souvent cité avec Guincalon.
Haeldetworet : Un autre nom qui apparaît dans l'entourage immédiat de la famille à Caro.
Gourhaël : Présent lors des transactions foncières
À l'époque, la villa ne désigne pas une simple maison, mais un grand domaine agricole. Le centre de la propriété de Guincalon se situait très probablement au niveau du bourg actuel de Caro.
L'église actuelle de Caro est bâtie sur ou à proximité immédiate de l'ancien centre domanial.
Le nom de la paroisse (Caroth) était à l'origine le nom du domaine de la famille de Guincalon.
L'acte de 833 mentionne des points de repère naturels qui permettaient de délimiter les terres contestées par Merchrit :
Vers l'Est : Les terres s'étendaient vers la rivière de l'Oust.
Vers le Nord : Elles touchaient les lisières de la forêt (le fameux Poutrecoët).
Les chemins : Les textes mentionnent souvent des "vieux chemins" (via antiqua) qui correspondent parfois aux anciennes voies romaines ou aux routes reliant Caro à Missiriac et Augan.
L'analyse des textes du Cartulaire montre que Guincalon et Merchrit appartiennent à la même catégorie de chefs bretons indomptables du IXe siècle. S'ils ne sont pas cités dans le même acte de dispute, ils partagent une stratégie judiciaire identique face à l'expansion de l'abbaye de Redon.
L'acte de 833 (Charte P. 6) est très clair : le domaine de Liscoet à Caro appartient au "tyran" (tyrannus) Guincalon.
• Signification : Le terme tyrannus sous la plume des moines n'est pas une insulte fortuite ; il désigne un chef qui exerce un pouvoir de justice (un Lis) de manière autonome, souvent au mépris des nouvelles règles monastiques.
• La Justice du Bois : À Caro, Guincalon gérait les droits de la forêt du Poutrecoët. La "Cour du Bois" était le tribunal où l'on jugeait les délits forestiers (vol de bois, braconnage).
Bien que Merchrit opère plutôt vers Guer/Sixt et Guincalon à Caro, ils représentent une ligue d'intérêts des Machtierns laïcs.
• La contestation des limites : Tous deux utilisent la même méthode. Ils attendent que les moines s'installent pour contester la donation devant leurs propres témoins, affirmant que la terre dépend de leur "Cour" (Lis) et non de celle de l'abbaye.
• Le tribunal de Nominoë : C'est parce que des chefs comme Guincalon et Merchrit multipliaient ces obstructions que Nominoë a dû créer une justice centrale. Les grands témoins comme Gradlon ou Ratuili étaient envoyés pour forcer ces "tyrans" locaux à accepter les bornages officiels.
On peut dessiner une véritable ligne de "Cours de Justice" qui tentaient de résister à Redon :
• Caro : La Cour du Bois (Liscoët) tenue par Guincalon.
• Guer : La Cour du Bosquet tenue par les alliés de Merchrit.
La justice a fini par l'emporter par la force du droit écrit.
• À Caro : Guincalon a dû céder des parts de sa forêt.
• À Sixt/Guer : Merchrit a été condamné par les scabins (juges).
• Résultat : Les "Cours" privées (Lis) sont devenues des villages ou des seigneuries intégrées au système féodal, perdant leur autonomie de justice au profit des grandes abbayes ou du Duc de Bretagne.
Au début du IXe siècle, Jarnwocon apparaît comme un membre influent de l'aristocratie bretonne. À cette époque, la Bretagne est en pleine mutation sous l'impulsion de chefs comme Nominoë. Jarnwocon est ce qu'on appelle un machtiern (ou "chef de tribu/paroisse"), une figure d'autorité locale qui rend la justice, perçoit des taxes et gère les terres.
Son fils, Riwalt, succède à son père dans ses fonctions et ses domaines. Bien que les archives soient plus discrètes sur ses faits d'armes, il maintient le prestige de la famille. C'est sous son "règne" familial que l'influence de la lignée se consolide autour de la région de l'Oust et de la Vilaine.
C’est avec Deurhoiarn (ou Derrien) que l'histoire familiale prend un tournant documentaire précis.
• La Prise de Possession : En 856, Deurhoiarn entre officiellement en possession de la "Cour du Bois" (souvent citée sous le nom de Aula de Bosco dans les textes latins), située sur le territoire de Caro (Morbihan).
• Le Contexte : Cet acte n'est pas une simple installation ; il s'agit d'une affirmation de pouvoir seigneurial. À cette date, la Bretagne est dirigée par Erispoë, le fils de Nominoë.
• Le Cartulaire de Redon : Cette transaction et l'histoire de cette famille nous sont parvenues grâce au Cartulaire de l'abbaye de Redon, un recueil d'actes essentiels pour comprendre la géographie et la hiérarchie de la Bretagne médiévale.
Retrouver l'emplacement exact d'une "cour" du IXe siècle est un véritable défi archéologique, car ces structures étaient principalement construites en bois et en terre. Cependant, la toponymie et les registres historiques nous donnent des indices très sérieux sur l'héritage de Deurhoiarn à Caro.
L'un des lieux-dits les plus significatifs à Caro est Le Bois-Ruault.
• Le lien avec Riwalt : Le nom "Ruault" est une évolution médiévale du prénom Riwalt (le père de Deurhoiarn).
• L'emplacement : Ce site abrite aujourd'hui un manoir plus récent (dont des parties remontent au XVe siècle), mais il est très fréquent que les manoirs bretons aient été construits exactement sur l'emplacement des anciennes aulae (cours) des machtierns. Posséder "Le Bois-Ruault", c'était posséder le "Bois de Riwalt"
Un autre site majeur à Caro est le Manoir de Bodel. Bien que le bâtiment actuel date de la fin du Moyen Âge, les archives mentionnent une occupation noble très ancienne. Le terme "Bodel" pourrait être lié à des structures défensives primitives (mottes) qui ont succédé aux résidences de bois du IXe siècle.
Au temps de Deurhoiarn, la "Cour du Bois" n'était pas un château isolé, mais le centre d'une vaste exploitation. On peut imaginer sa configuration ainsi :
• L'Aula : Une grande salle commune en bois où l'on rendait la justice.
• Les dépendances : Greniers à grains, forges et habitations des serviteurs, le tout entouré d'une haie vive ou d'un fossé.
• La Chapelle : Souvent, ces cours possédaient un oratoire privé qui est devenu, par la suite, une église paroissiale ou une chapelle de manoir.
C'est sans doute le plus imposant aujourd'hui. Bien que le bâtiment actuel date principalement du XVe et XVIe siècles, il est le successeur direct d'une occupation médiévale très ancienne.
Son rôle : Il représentait le siège d'une haute noblesse qui a pris le relais des machtierns dans la gestion des terres agricoles autour du bourg.
À voir : Ses tourelles et son organisation en cour fermée rappellent la structure défensive des anciennes aulae.
2. Le Manoir du Bois-Ruault (ou Bois-Ruaud)
Comme mentionné précédemment, c'est ici que la mémoire de Riwalt (le père de Deurhoiarn) est la plus vivace.
L'évolution : Au Moyen Âge tardif, ce site était une "maison noble" disposant de son propre droit de justice, héritage lointain du pouvoir de machtiern.
Toponymie : Le nom même de "Bois-Ruault" confirme que ce massif forestier était la propriété privée de la lignée de Jarnwocon dès le IXe siècle.
Situé à la sortie du bourg, Bodel est célèbre pour son manoir à portail monumental.
Ancienneté : Les textes du XIVe siècle mentionnent déjà Bodel comme une terre noble d'importance.
Le morcellement : Il illustre comment, avec l'arrivée du système féodal, les terres de Caro ont été divisées entre plusieurs familles (les Bodel, les de Caro, les de Malestroit) pour assurer le service militaire dû au Duc de Bretagne.
Ces deux sites complètent la ceinture de pouvoir autour de la paroisse.
La Guichardaye :
Ce manoir possédait autrefois une chapelle et des droits seigneuriaux étendus.
Le Clyo :
Moins connu, il reste un exemple de ces petites seigneuries rurales qui ont maintenu l'ordre seigneurial dans les écarts de la commune
C'est sans doute la famille la plus puissante à l'est de Caro.
Le territoire : Ils dominaient les plebs de Guer, Augan et Campénéac.
Le lien : Ils étaient souvent en concurrence ou en alliance avec la lignée de Jarnwocon pour le contrôle des terres bordant la forêt de Brocéliande (Paimpont). Comme Deurhoiarn, les fils de Portitoé apparaissent fréquemment comme témoins dans les actes royaux d'Erispoë.
Juste au sud de Caro, à Ruffiac, une autre dynastie de machtierns était solidement implantée.
L'influence : Catworet et son fils Riwallon (nom très courant à l'époque) géraient les terres situées entre Caro et Redon.
La transition : Cette famille illustre parfaitement la fusion avec l'abbaye de Redon : de nombreux membres de cette lignée ont fini par devenir moines ou protecteurs directs du monastère, cédant des pans entiers de la paroisse de Ruffiac à l'Église.
Alors que Deurhoiarn représentait la noblesse de "terroir" (les machtierns), une autorité supérieure s'imposait :
Nominoë et Erispoë : Bien qu'ils soient devenus "Rois" ou "Ducs", ils étaient issus de la noblesse locale de la région de Redon/Bains-sur-Oust.
Pascweten : Gendre de Salomon et comte de Vannes, il représentait la nouvelle noblesse de fonction. C'est à lui et à ses successeurs que les familles comme celle de Deurhoiarn ont dû faire allégeance au fur et à mesure que le système des machtierns déclinait.
Après la mort du roi Salomon (874) et les invasions vikings qui ont suivi, la plupart de ces familles de machtierns ont disparu des textes. Deux destins étaient alors possibles :
1. L'extinction : La lignée s'éteint ou perd ses terres lors des raids normands.
2. La transformation : La famille abandonne son titre breton de "machtiern" pour prendre celui de "Seigneur" ou "Sire" (comme les futurs seigneurs de Molac ou de Malestroit).
Vers la fin du IXe siècle et le début du Xe siècle, les invasions vikings désorganisent totalement la Bretagne. Les lignées de machtierns, comme celle de Deurhoiarn, doivent s'adapter ou périr. C'est à ce moment que naissent les grandes baronnies du centre du Morbihan.
La paroisse de Caro, où se trouvait la Cour du Bois de Deurhoiarn, tombe sous l'influence directe des seigneurs de Malestroit.
Le lien géographique : Malestroit est stratégiquement situé sur l'Oust. Les familles de machtierns locales ont probablement été absorbées par cette nouvelle puissance.
L'évolution du pouvoir : Alors que Deurhoiarn exerçait un pouvoir civil et judiciaire (le machtiern), les Malestroit imposent un pouvoir militaire. Ils construisent des forteresses en pierre pour remplacer les anciennes "cours" en bois.
Plus au sud, les terres autrefois contrôlées par les familles de Ruffiac et de Redon passent sous la domination de la Maison de Rochefort.
Ces seigneurs ne se contentent plus de gérer une paroisse (plebs) ; ils dominent des dizaines de villages.
On assiste à une "militarisation" de la généalogie : les noms de famille commencent à se fixer, non plus sur un prénom (comme Jarnwocon ou Riwalt), mais sur le nom d'un château ou d'un fief.
Que sont devenus les descendants directs de Deurhoiarn ? Les historiens avancent deux hypothèses
L'intégration : Ils sont devenus les "vassaux" des grands barons. Ils sont restés à Caro mais en tant que petite noblesse (chevaliers), tenant leurs terres du Baron de Malestroit.
Le passage à la prêtrise : Une partie de l'élite ancienne a rejoint l'encadrement de l'Église, notamment l'abbaye de Redon, qui est restée le gardien de la mémoire de ces familles.