










La « cour » de Campénéac, désignée dans les sources médiévales comme un lis ou locus seigneurial, incarne un modèle typique de centre machtiernal breton au IXᵉ siècle, au cœur du Vannetais oriental. Riuualt, fils du machtiern Jarnwocon et princeps d'Algam (Augan), y exerce une autorité judiciaire et foncière étendue, dépendant de son domaine à la plèbe de Kempeniac (Campénéac) et à un réseau plus large incluant Ploërmel et Guillac.
Documentée principalement par le Cartulaire de l'abbaye de Redon , cette cour s'inscrit dans la dynamique de consolidation du royaume breton sous Nominoë (826-851), où les élites locales négocient leur autonomie avec le pouvoir royal et monastique.
Ce texte explore les origines antiques de Campénéac, la figure de Riuualt, la structure de sa cour à Bernéan/Lis-Broniwin, les donations attestées, la crise de 844, et les héritages postérieurs. Fondé sur les éditions critiques du cartulaire (Courson 1863 ; La Borderie-Pocquet 1980-1998) et les synthèses régionales, il vise à restituer la trajectoire d'un espace aristocratique du haut Moyen Âge à l'époque féodale.
Campénéac tire son nom de Campaniacum , toponyme gallo-romain en -acum désignant un fundus ou domaine rural éponyme, attesté dès l'Antiquité tardive dans un secteur marqué par des camps militaires romains et des voies de circulation (Chemin des Blatiers, route des Sauniers). Cette origine antique prépare la structuration précoce en paroisse primitive, mentionnée dès 840 dans le cartulaire de Redon comme Kempénéac , plèbe rattachée à la sphère vannetaise.
La « cour » proprement dite se cristallise autour du lieu-dit Bernéan ou Broon-Ewin, transcrit Lis-Broniwin en 844, où le lis breton désigne un enclos seigneurial fortifié, centre résidentiel et administratif. Ce microtoponyme évoque une continuité entre le vicus gallo-romain et le manoir machtiernal : une maison forte entourée d'exploitations ( ran ), de prés ( prat ) et de bois, exerçant plaid et redevances sur un finage bocager. Archéologiquement, le site s'insère dans le paysage de Brocéliande oriental, zone de transition entre Armorique romanisée et Bretagne bretonnante, où les machtierns comme Riuualt ancrent leur pouvoir sur d'anciens noyaux domaniaux.
Riuualt, fils de Jarnwocon (machtiern actif vers 830), hérite d'une principauté locale englobant trois plous : Algam (Augan), Kempeniac (Campénéac) et Plebs Arthmael (Ploërmel-Guillac), formant un bloc territorial verrouillant la vallée de l'Oust. Témoin d'une donation royale en 834 (acte CXVI du cartulaire), il est qualifié de princeps Algam , rang intermédiaire entre chef tribal et comte, au service de Nominoë.
Sa dynastie illustre l'aristocratie bretonne proto-féodale : Jarnwocon transmet un réseau de domaines (Ranwiniau au Binio, Rangleumin à Lémo), que Riuualt consolide par des jambes pieux à Redon, fondé en 832 par Conwoïon avec l'appui royal. Politiquement, Riuualt navigue entre fidélité au roi et gestion autonome : ses résidences multiples (Bernéan à Campénéac, Binio à Augan) en font un acteur pivot, capable d'accueillir des plaids royaux et d'arbitrer des litiges locaux. Chédeville (1980) la classe parmi les machtierns « principes » du Vannetais, dont le pouvoir repose sur l'hérédité, clientèle paysanne et alliances monastiques.
Le site de Lesneweth entre dans l'histoire par une transaction majeure consignée dans le Cartulaire de Redon.
• Le donateur : Riwalt était un machtiern (chef local) puissant de la région du Porhoët. Il était le frère de Nominoë.
• L'acte de cession : Riwalt cède à son frère Nominoë sa "cour" située à Campénéac. Cet acte n'est pas une simple vente immobilière, c'est un acte politique. En donnant sa Lis, Riwalt renforce la base territoriale de Nominoë et lui offre un point d'appui stratégique au cœur de la Bretagne
La cour de Lesneweth ne se trouvait pas à son emplacement actuel par hasard :
• Contrôle territorial : Située à Campénéac (près de Ploërmel), elle permettait de surveiller les routes menant vers la forêt de Paimpont (Brocéliande) et de faire le lien entre le Vannetais et le centre de la Bretagne.
• Architecture : Comme Lisrannac, il s'agissait probablement d'une enceinte fortifiée en terre et en bois, comprenant une grande salle de réception (aula) pour les plaids, des habitations et des greniers
Une fois acquise, Nominoë utilise Lesneweth comme un centre administratif itinérant.
Lieu de justice : Plusieurs actes du Cartulaire mentionnent que Nominoë y a présidé des tribunaux. C’est là qu’il convoquait les autres chefs de la région pour affirmer sa souveraineté.
Base arrière militaire : À l'approche des conflits avec les Francs (avant la bataille de Ballon), posséder des places fortes comme Lesneweth permettait de mobiliser les troupes locales rapideme
Aujourd'hui, sur la commune de Campénéac, la mémoire de cette "Nouvelle Cour" survit dans la toponymie. Bien que les bâtiments aient disparu, les fouilles archéologiques et l'étude des anciens cadastres permettent de deviner l'importance de ce centre de pouvoir qui a vu passer le premier "Père de la Patrie" bretonne.
Les relations entre Nominoë et Riwalt sont au cœur de la structuration du pouvoir breton au IXe siècle. Bien que souvent présentés par la tradition historique comme frères, l'analyse des chartes du Cartulaire de Redon permet de préciser leurs liens de parenté et leurs interactions politiques.
Les sources historiques, notamment les travaux s'appuyant sur le Cartulaire de Redon, apportent des nuances importantes sur l'identité de Riwalt :
Riwalt d'Algam : Il est identifié comme le fils du machtiern Iarnwocon (Iarnwocon Ier). Il est né vers l'an 780 et occupait la fonction de machtiern dans la paroisse primitive d'Augan (Algam).
Fratrie ou parenté : Si certains chroniqueurs médiévaux comme Pierre Le Baud présentent Riwallon (ou Riwalt) comme le frère de Nominoë, les historiens modernes discutent parfois de cette filiation directe. Il est cependant établi qu'ils appartenaient à la même haute aristocratie vannetaise. Si Riwalt d'Algam est bien le père du futur roi Salomon, cela fait de lui le beau-frère ou le frère de Nominoë, et de Salomon le cousin d'Erispoë.
L'épisode le plus célèbre liant les deux hommes concerne la cession d'une cour royale.
Le rachat d'un crime : Pour racheter financièrement un crime commis par son fils, Deurhoiarn, Riwalt doit céder à Nominoë une terre stratégique.
La cession de "Lis-Neweth" : Riwalt abandonne à Nominoë la terre de Lesneweth (la "Nouvelle Cour"), située dans la plèbe de Campénéac. Cette terre était un héritage paternel de Iarnwocon.
Conséquence politique : Cet acte transforme une propriété privée familiale en un siège de pouvoir pour le souverain breton. Nominoë y installe une "Lis" (une cour) où il viendra rendre la justice, renforçant ainsi sa présence dans le Porhoët.
Au-delà de la parenté, leur relation est celle d'un souverain et de son grand officier :
Le Machtiern et le Prince : Riwalt est décrit comme un vassal de Nominoë. En tant que machtiern d'Augan, il gère l'administration locale tandis que Nominoë assure la direction globale de la Bretagne.
Solidarité aristocratique : Malgré la cession forcée de terres due au crime de son fils, Riwalt reste un pilier du système mis en place par Nominoë pour stabiliser la région face aux pressions carolingiennes
Le crime commis par Deurhoiarn, fils du machtiern Riwalt d'Algam, est un événement juridique et politique majeur rapporté dans le Cartulaire de Redon. Cet acte de violence a eu des conséquences territoriales directes pour la famille princière.
Voici les détails de cette affaire qui s'est déroulée vers 830-840 :
Deurhoiarn a commis un homicide (ou un assassinat selon les interprétations).
La victime : Il a tué un homme nommé Catuuoret (ou Catuoret). Ce dernier n'était pas un simple paysan, mais un homme de haut rang, décrit comme un fidèle de Nominoë (un vassus ou membre de son entourage proche).
Circonstances aggravantes : Certaines sources suggèrent que la victime était le propre neveu de Deurhoiarn (le fils de son frère), ce qui ajoute une dimension de conflit familial sanglant au sein de la lignée des machtierns d'Augan.
En tant que souverain et garant de la paix publique, Nominoë présida le tribunal (le plaid) pour juger ce crime.
La "composition" (Wergeld) : Dans le droit germanique et breton de l'époque, un crime pouvait être racheté par une compensation financière importante appelée la "composition". Cependant, le rang de la victime et la gravité de l'acte rendaient la somme si élevée que la famille de Riwalt ne pouvait pas la payer en numéraire (argent).
Pour sauver son fils de la mort ou de l'exil, le père, Riwalt, dut intervenir et engager son patrimoine.
L'échange : Faute de pouvoir payer la "dette de sang" en argent, Riwalt céda à Nominoë sa propriété de Lesneweth (en Campénéac).
Valeur symbolique : Lesneweth était une "cour" (Lis), un centre de pouvoir. En la cédant, Riwalt ne donnait pas seulement une terre, il abandonnait un siège de commandement à son frère (ou parent) Nominoë.
Cette affaire illustre parfaitement comment la justice fonctionnait sous Nominoë :
1. Centralisation du pouvoir : Nominoë a utilisé ce crime pour affaiblir les chefs locaux (même sa propre famille) et agrandir le domaine public/royal.
2. L'essor de la "Nouvelle Cour" : Une fois récupérée, Lesneweth devint une résidence officielle de Nominoë, où il rendra lui-même la justice par la suite.
3. Destin de Deurhoiarn : Malgré ce crime, Deurhoiarn resta un personnage influent. Il est cité plus tard dans d'autres actes comme témoin, preuve que le paiement de la "composition" avait officiellement effacé sa faute aux yeux de la loi.
Si Deurhoiarn est bien le frère de Salomon (le futur roi), cela montre que la famille de Salomon était déjà au cœur des intrigues de pouvoir et des conflits de territoire bien avant qu'il n'accède au trône par le meurtre d'Erispoë.