










Le machtiern Jarnhitin y remplissait son office dès 780, mais il résidait à Lisbedu en Pleucadeuc en 826. C’est le premier chef temporel connu pour Carentoir dont la population était de race et de langue bretonne ; on en trouve la preuve dans le nom des habitants comme Riwallon qui donnera Rivallan. La domination du machtiern Jarnithin, petit-fils du précédent, en 921 s’étendait sur Les Fougerêts, Saint-Martin-sur-Oust, Ruffiac, Carentoir, la Chapelle-Gaceline. Il faut faire remarquer que deux ou trois siècles plus tard, ce sera, d’une manière approximative, la juridiction de la châtellenie de La Gacilly. Il n’est donc pas téméraire de penser que la motte castrale gacilienne lui aurait appartenu Jarnithin fut suivi par ses fils :
• Portitoë qui eut trois fils : Conwal, Jarnhitim et Conan.
• Uurbili qui eut également trois fils : Ratuili, Catloiant et Jarnwocon .
Ces deux machtierns relevaient directement de Louis le Débonnaire à titre de « vassi dominici ». Ratuili devint machtiern de Carentoir avant 831. Bien qu’étant infirme, il l’était encore en 844 avec son père. En 851, il habitait toujours Aula-Nowid qui s’appela alors Lisnowid. Il résida ensuite dans son manoir de Lisfao en Sixt-sur-Aff ; il y rendait la justice au bord d’une fontaine lorsque l’archidiacre Conwoïon vint lui demander la permission de s’établir à Redon (833) ce qui lui fut accordé. Ce Ratuili est bien le même que celui de Carentoir car, dans la charte de 868 à 871, il est dit que Ratuili, témoin de cet acte fait à Bains-sur-Oust, était le fils de Uurbili.
Ses enfants furent Libérius qui devint abbé de Saint-Sauveur et Cativoret qui fut inhumé dans le tombeau de son père à Saint-Sauveur. Aula, au fil des années, a été traduit par « cour » puis par « ville » ; certains ont cru voir, dans Aula Nowid, la Ville-Ouie, village actuel de Carentoir, près de la Bourdonnaye.
Mais, d’après la description de l’emplacement de cette cour donnée par le Cartulaire : « elle touchait au ruisseau de Keuril et au grand chemin conduisant à l’église », il semble bien que ce soit plutôt le village de Villeneuve qui soit l’ancienne Aula-Nowid d’autant plus que la traduction de Aula-Nowid qui est « ville nouvelle » est bien plus proche de Villeneuve que de Ville-Ouie
Le tribunal n'est pas une institution fixe, mais une assemblée temporaire. Elle réunit trois acteurs principaux :
Le Machtiern (Le Président) : Il convoque l'assemblée. Son rôle est de garantir le calme, d'interroger les parties et de valider la sentence. Il ne "crée" pas la loi, il l'applique selon la coutume.
Les Scabini (Les Experts) : Ce sont des notables (souvent au nombre de 7) qui connaissent parfaitement la coutume bretonne. Ce sont eux qui proposent la sentence au machtiern.
Les Plebenses (Le Peuple) : Les hommes libres de la paroisse (plou) doivent assister à l'audience. Leur présence valide le jugement ; une décision prise sans témoin n'a aucune valeur légale.
Les audiences se tiennent dans des lieux symboliques pour marquer le caractère sacré de la justice :
En plein air : Souvent sous un chêne ou près d'un mégalithe (menhir), car la justice doit être rendue "sous le regard de Dieu et des hommes".
Le Lis : C'est le nom de la résidence du machtiern (qui a donné le préfixe "Les-" dans beaucoup de noms de villes bretonnes comme Lesneven). On y trouve une salle de réception ou une cour pour les plaids.
Le fonctionnement est extrêmement ritualisé. Voici les étapes classiques d'un litige (par exemple pour un vol de bétail ou une dispute de terrain) :
1. L'interpellation : Le plaignant interpelle publiquement son adversaire devant le machtiern.
2. La déposition : Les parties exposent leurs arguments. On n'utilise pas d'avocats ; chacun doit parler pour soi.
3. L'enquête et les témoins : Le machtiern interroge les témoins sous serment. À cette époque, on croit que celui qui jure faux sera frappé par la foudre ou une maladie subite.
4. Le verdict et la "Caution" : Une fois la sentence prononcée, le coupable doit fournir une caution (souvent un objet ou une promesse de garantie). C'est ici que le titre de "machtiern" prend tout son sens : il est le garant que la peine sera exécutée.
Le Cartulaire de Redon rapporte l'histoire d'un homme nommé Anauuorten qui conteste une terre à l'abbaye de Redon.
• Le procès a lieu devant le machtiern Ratuili.
• Anauuorten affirme que la terre lui appartient par héritage.
• L'abbé de Redon produit des témoins et des écrits
• L'issue : Anauuorten perd son procès car il ne peut pas fournir de témoins aussi crédibles que ceux de l'abbaye. Pour clore l'affaire, il doit jurer sur les reliques qu'il ne contestera plus jamais cette décision.
C'est une époque de transition. L'influence carolingienne (Charlemagne) arrive en Bretagne. On commence à voir apparaître :
Des envoyés royaux (Missi Dominici) : Ils viennent parfois superviser les machtierns pour vérifier que la justice est équitable.
L'usage de l'écrit : On commence à rédiger des "notices" (procès-verbaux) pour garder une trace durable des décisions, ce qui était rare auparavant dans la tradition purement orale des Celtes.
1. Le ruisseau de "Keuril"
Ce nom, bien qu'ancien, correspond au cours d'eau que l'on appelle aujourd'hui le ruisseau de Quéril (ou parfois écrit Kéril).
Ce ruisseau coule au sud et à l'est du bourg de Carentoir.
Il sert de limite naturelle à plusieurs anciens domaines seigneuriaux.
2. Le "Grand chemin conduisant à l'église"
Au IXe siècle, les "grands chemins" étaient souvent les anciennes voies romaines ou les axes principaux reliant les paroisses.
L'église de Carentoir (dédiée à Saint-Jean-Baptiste) occupe un emplacement très ancien, probablement déjà sacré ou administratif à l'époque de Portitoë et Uurbili.
Le chemin mentionné est vraisemblablement l'axe historique qui menait du sud (direction Redon/Brain) vers le centre du bourg.
Si l'on croise le passage du ruisseau de Quéril et l'ancien grand chemin de l'église, on arrive précisément dans le secteur sud-est du bourg, non loin de l'actuelle sortie vers Guer/La Gacilly.
Cela renforce l'hypothèse de Villeneuve ou des terres situées juste entre le bourg et Villeneuve. Pourquoi ?
1. Le village de Villeneuve est bordé par des zones humides et des dérivations de ruisseaux qui rejoignent le Quéril.
2. L'axe qui traverse ce secteur est historiquement le chemin principal vers l'église pour tous ceux venant des "villas" (domaines) du sud.
En choisissant cet emplacement, les deux frères se plaçaient stratégiquement :
Au bord de l'eau : Indispensable pour la vie de la curtis (la cour) et de ses animaux.
Au bord du grand chemin : Pour contrôler les passages, percevoir les taxes de circulation et affirmer visuellement leur autorité de vassi dominici auprès de tous les voyageurs.
Note historique : Le fait que l'acte précise ces limites montre que l'Aula-Nowid n'était pas un simple bâtiment isolé, mais un domaine délimité juridiquement. En touchant le "grand chemin", la cour de Portitoë et Uurbili s'affichait comme le centre officiel de la plebs paroisse).
Leur rôle principal était de présider le Plaid (une assemblée de justice). À cette époque, la justice ne se rendait pas dans un tribunal fermé, mais souvent en plein air ou sous le porche de l'Aula.
Leur fonction de juges : Contrairement aux seigneurs féodaux plus tardifs qui "possédaient" la justice, Portitoë et Uurbili agissaient comme des arbitres. Ils s'entouraient de boni homines (hommes de bien) pour trancher les litiges.
La procédure : On les voit dans le Cartulaire de Redon présider des échanges de terres ou régler des disputes de voisinage. Leur présence garantissait la légalité de l'acte devant Dieu et devant l'Empereur.
Les serments : Ils supervisaient les serments sur les reliques, une pratique courante à Carentoir pour prouver la bonne foi des plaignants.
Ce titre n'était pas donné à tous les machtierns. Pour Portitoë et Uurbili, cela signifiait une relation privilégiée :
Protection Royale : En étant vassaux directs de l'Empereur, ils bénéficiaient du wergeld (prix du sang) le plus élevé. Toucher à un cheveu de Portitoë revenait à s'attaquer à Louis le Pieux lui-même.
Service de Guerre : En échange de leur autonomie à Carentoir, ils devaient fournir des contingents de cavalerie bretonne à l'armée carolingienne lors des campagnes impériales.
Missions d'inspection : En tant que vassi, ils pouvaient être envoyés par l'empereur pour inspecter d'autres territoires, bien que leur influence soit restée centrée sur le Vannetais.
Leur rôle à Carentoir marque l'apogée mais aussi le début de la fin du système des machtierns :
L'héritage de Uurbili : Son fils, Ratuili, continue de siéger à l'Aula-Nowid. Il est mentionné comme étant très proche des moines de Redon, leur faisant d'importantes donations de terres à Carentoir.
L'évolution : Après eux, avec la montée en puissance des rois de Bretagne (Nominoë, Erispoë), la fonction de machtiern décline. Les descendants de cette lignée se transforment peu à peu en petite noblesse chevaleresque, perdant leur caractère de "magistrats" pour devenir des "seigneurs de terre".
Le saviez-vous ? Les actes signés par Portitoë et Uurbili mentionnent souvent qu'ils agissaient "dans la cour nouvelle" (in aula nowid), ce qui suggère qu'ils avaient eux-mêmes fait construire ou rénover ce centre de pouvoir pour marquer leur nouveau statut impérial.
L'étude de la descendance de Uurbili est cruciale car elle montre comment cette "Cour Nouvelle" est restée le centre du pouvoir à Carentoir pendant plusieurs générations, tout en s'adaptant aux bouleversements de l'histoire bretonne.
Après la disparition de Portitoë et Uurbili, c'est Ratuili, le fils d'Uurbili, qui reprend le flambeau.
• La continuité du pouvoir : Ratuili est mentionné dans le Cartulaire de Redon comme agissant lui aussi à l'Aula-Nowid. Cela prouve que la "Cour Nouvelle" n'était pas un bâtiment temporaire, mais bien la résidence dynastique officielle de la famille.
• Le changement d'allégeance : Si ses ancêtres servaient Louis le Pieux, Ratuili, lui, vit la montée en puissance de Nominoë. Il devient l'un des grands soutiens de l'autonomie bretonne. Il n'est plus seulement un "vassal de l'empereur", il devient un "grand de Bretagne".
La descendance d'Uurbili a joué un rôle de mécène. Sans leur accord, l'Abbaye de Redon n'aurait jamais pu s'étendre sur les terres de Carentoir.
Donations stratégiques : Ratuili a fait don de terres situées autour de l'Aula-Nowid aux moines de Saint Conwoion.
L'acte de 843 : Un acte célèbre montre Ratuili confirmant les donations de son père et de son oncle, scellant ainsi l'alliance entre le pouvoir temporel (les machtierns de Carentoir) et le pouvoir spirituel (l'abbaye).
Peu à peu, le titre de machtiern disparaît des textes pour être remplacé par des titres féodaux plus classiques.
La transition géographique : Certains historiens pensent que la famille a fini par délaisser la structure "ouverte" de l'Aula-Nowid (située près du ruisseau de Keuril et du grand chemin) pour construire des sites plus défensifs (mottes castrales), suivant l'évolution de l'époque vers la féodalité guerrière.
L'héritage de Villeneuve : Le fait que le nom "Villeneuve" soit resté attaché à ce lieu suggère que même après que la famille a déménagé vers un château plus moderne, le souvenir de cette "Cour Nouvelle" est resté gravé dans la mémoire des habitants de Carentoir.
Est l'un des rares documents en Europe qui nous permet de "voir" la population d'un village il y a 1 200 ans. Autour de Portitoë et Uurbili, à l'Aula-Nowid, gravitait une élite locale de témoins et de propriétaires.
Voici quelques noms de "bons hommes" (boni homines) qui vivaient à Carentoir au IXe siècle et dont les noms, par leur racine bretonne, font parfois écho à la toponymie ou à l'anthroponymie locale actuelle :
Haeldetwid : Un grand propriétaire qui vendait des terres près du ruisseau de Keuril.
Riwalt : Un nom extrêmement fréquent à l'époque, qui a donné le nom de famille Riaud ou Riault, encore très présent en Bretagne et dans le Morbihan.
Witwal : Un notable souvent cité lors des arbitrages de Portitoë.
Gurguar : Ce nom contient la racine Gur (homme/valeur), que l'on retrouve dans de nombreux noms de lieux.
Tanet : On trouve des membres de la famille Tanet dans le Cartulaire. C'est un nom qui a persisté en Bretagne.
Keneu / Kenau : La racine du nom Villequéno. C'était le nom d'un chef de famille important de l'époque.
Hinworet : Un nom qui a évolué vers des formes comme Honoré ou des variantes bretonnes
À l'époque de Portitoë et Uurbili, la société n'était pas encore composée de serfs et de seigneurs, mais de paysans libres (viri parochiani).
1. Le sommet : Portitoë et Uurbili (pouvoir royal et militaire).
2. Le conseil : Les témoins cités plus haut (propriétaires terriens, experts en droit coutumier).
3. Le peuple : Les habitants de la plebs (paroisse) qui se réunissaient lors des grands évènements à la "Cour Nouvelle".
Pour bien comprendre qui étaient Portitoë et Uurbili, il faut imaginer qu'ils étaient les piliers d'un monde en transition, à la charnière entre l'ancienne tribu bretonne et l'État impérial moderne de l'époque. Voici les détails sur leur vie, leur rôle unique et ce que nous savons de leur présence à Carentoir.
Ce qui rend ces deux frères exceptionnels, c'est qu'ils cumulaient deux titres qui, normalement, appartenaient à deux mondes différents :
Machtierns (Le titre breton) : C'est un titre indigène. Ils étaient les chefs héréditaires de la plebs (la paroisse) de Carentoir. Ils géraient la terre, la justice locale et les coutumes bretonnes.
Vassi Dominici (Le titre impérial) : C'est un titre franc. Ils étaient officiellement les vassaux de l'empereur Louis le Pieux. Cela leur donnait le droit de parler au nom de l'Empereur et les plaçait au-dessus des autres chefs locaux.
L'Aula-Nowid (la Cour Nouvelle) n'était pas seulement leur maison, c'était le centre névralgique de Carentoir.
L'aspect de la Cour : À cette époque, il s'agissait probablement d'un ensemble de bâtiments en bois de haute qualité, avec une grande salle de réception (l'aula) où ils s'asseyaient pour rendre la justice.
La localisation stratégique : Comme vous l'avez noté, le fait qu'elle soit entre le ruisseau de Keuril et le grand chemin montre qu'ils contrôlaient à la fois la ressource vitale (l'eau) et le flux des marchandises et des voyageurs.
Dans le Cartulaire de Redon, on voit Portitoë et Uurbili intervenir pour :
1. Valider les ventes : Ils s'assuraient qu'aucun paysan ne se faisait dépouiller injustement.
2. Protéger l'Église : Ils ont aidé Saint Conwoion à fonder l'abbaye de Redon en garantissant la sécurité des terres données.
3. Maintenir l'ordre : Ils réglaient les conflits de limites de champs, très fréquents entre les familles de Carentoir.
Leur héritage ne s'est pas arrêté à leur mort.
Uurbili a eu un fils, Ratuili. Ce dernier est devenu l'un des hommes les plus puissants de Bretagne, témoignant du fait que la famille avait réussi à transformer sa fonction de "fonctionnaire impérial" en une véritable dynastie seigneuriale.
Le Rassemblement (Le matin) Dès l'aube, les habitants de Carentoir et des paroisses voisines arrivaient par le "grand chemin". Ils se regroupaient devant l'entrée de la Cour Nouvelle, près du ruisseau de Keuril.
Le décor : Portitoë et Uurbili sortaient de la grande salle de l'Aula pour s'installer sur un siège surélevé, souvent en plein air sous un arbre ou un porche, pour que tout le monde puisse voir que la justice était publique.
Leur apparence : En tant que vassi dominici, ils portaient sans doute des signes de leur rang : une épée de qualité franque, une tunique brodée et peut-être un anneau sigillaire pour marquer les actes.
La séance commençait par l'invocation du nom de l'Empereur (Louis le Pieux).
L'appel des témoins : Les "bons hommes" (boni homines), ces notables locaux dont nous avons parlé (comme Haeldetwid ou Witwal), s'asseyaient aux côtés des deux frères pour servir de conseillers et de jurés.
Le silence : On demandait le calme pour que les débats puissent commencer sous la protection de la "Paix du Roi".
On traitait des affaires variées : un vol de bétail, une contestation de limite de champ ou la validation d'une vente de terre.
Le serment : On ne jurait pas sur un code civil, mais sur des reliques de saints. Si un homme était accusé, il devait souvent amener des "co-jureurs" (des amis ou parents) qui juraient avec lui de sa bonne foi.
L'arbitrage : Portitoë et Uurbili n'imposaient pas toujours une sentence brutale ; leur rôle était de trouver un accord pour éviter les faides (vengeances familiales) qui auraient déstabilisé la paroisse.
Une fois l'accord trouvé, le scribe (souvent un moine venu de l'abbaye de Redon) rédigeait l'acte sur un parchemin.
Le geste symbolique : Pour une vente de terre à Villeneuve, le vendeur remettait physiquement une branche ou une motte de terre à l'acheteur devant Portitoë.
La signature : Les deux frères marquaient le parchemin de leur croix. Le scribe notait alors la formule célèbre : "Fait à l'Aula-Nowid, en présence de Portitoë et Uurbili, machtierns
Le plaid se terminait souvent par un repas. C'était l'occasion pour les deux frères d'entretenir leur réseau de fidélité. On consommait les produits des terres de Carentoir : viande de porc (très prisée), pain de froment et cervoise. C'était aussi le moment où l'on discutait des nouvelles de l'Empire et des ordres venus de la cour impériale
L'acte de 831 (souvent répertorié comme l'acte n°150 dans les études du Cartulaire) est un document charnière pour l'histoire de Carentoir et pour la biographie de Ratuili.
Voici les détails de ce moment où l'héritier infirme prend officiellement place à l'Aula-Nowid :
À cette date, la Bretagne est encore officiellement sous l'autorité de l'Empire, mais les tensions montent. Ratuili apparaît pour l'une des premières fois avec le titre de machtiern aux côtés de son père Uurbili. L'acte concerne une transaction foncière (une vente ou une donation) située dans la paroisse de Carentoir. Ce qui est remarquable, c'est la mention de sa légitimité malgré son état physique.
Dans cet acte et ceux qui suivent de près, on comprend que :
La présence physique : L'acte est daté "in aula nowid" ou "in lise" (dans la cour). Bien que Ratuili soit décrit comme ayant des difficultés à se mouvoir, sa signature (son seing) a la même valeur juridique que celle des plus grands guerriers.
Le respect des pairs : Les témoins, souvent des hommes valides et armés, acceptent de se placer sous l'arbitrage d'un chef qui ne peut pas monter à cheval pour les mener au combat. Cela montre que la "loi du sang" et la "loi du sol" à Carentoir étaient plus fortes que la force physique.
Comme c'est souvent le cas à cette époque :
L'invocation : "In nomine Dei..." (Au nom de Dieu).
Le pouvoir : Il est précisé que l'acte est fait sous le règne de Louis le Pieux et sous l'autorité de Nominoë qui commence à agir comme missus (envoyé) impérial.
L'intervention de Ratuili : Il est cité comme celui qui "interroge" les parties pour vérifier que le contrat est juste
Le fait que cet acte de 831 se déroule à la "Cour Nouvelle" confirme que ce site était parfaitement équipé pour accueillir un chef infirme. Contrairement à une motte castrale avec des escaliers abrupts, l'Aula carolingienne était une grande salle de plain-pied, accessible et ouverte sur le "grand chemin".
C’est l’année où le pouvoir à Carentoir change de visage. On passe des "frères fondateurs" (Portitoë et Uurbili) à l'administration de Ratuili. Malgré son infirmité, il va régner sur la paroisse pendant plus de 20 ans, traversant les guerres entre les Bretons et les Francs (comme la bataille de Ballon en 845). Ratuili finira sa vie en étant l'un des machtierns les plus riches et les plus respectés, léguant à l'Abbaye de Redon une grande partie de ses domaines à Carentoir.
L'acte de 831 et les suivants concernant Ratuili à Carentoir sont extrêmement précis sur les délimitations, car pour un machtiern, la gestion des terres était la base de son pouvoir, surtout s'il ne pouvait pas s'illustrer sur les champs de bataille. En recoupant les textes du Cartulaire de Redon avec la carte actuelle de Carentoir autour de Villeneuve et du Quéril, on retrouve des indices fascinants qui font écho aux lieux-dits d'aujourd'hui :
L'acte mentionne souvent des terres situées près d'un point de franchissement.
Lien actuel : Le lieu-dit Le Pas, situé non loin du ruisseau de Quéril, correspondrait à l'ancien passage à niveau (le "gué" ou le "pas") où le "Grand Chemin" franchissait l'eau pour monter vers l'église.
Pour Ratuili, ce point était stratégique : c’était là qu’on contrôlait l’accès à sa "Cour Nouvelle".
Le texte parle de vasta ou de landa (terres de landes).
Lien actuel : On retrouve aujourd'hui des noms comme La Lande de Couesme ou les secteurs de landes vers l'est de Villeneuve. À l'époque, Ratuili a encouragé les moines à "défricher" ces landes pour les rendre productives, transformant le paysage de Carentoir.
Les actes de Ratuili mentionnent souvent des "haies vives" servant de limites entre sa cour et les terres de la paroisse (plebs).
Lien actuel : Des lieux-dits comme La Haute-Haie ou La Haie à Carentoir sont les héritiers de ces anciennes délimitations carolingiennes qui protégeaient les domaines privés des machtierns.
Imaginez cette scène décrite dans les archives : Ratuili, ne pouvant se déplacer facilement à cause de son infirmité, ordonne à ses officiers de "faire le tour" de la propriété pour en marquer les bornes. Il restait assis à l'Aula-Nowid, et on lui rapportait une poignée de terre ou une branche prélevée sur ces limites (le geste de traditio) pour valider l'acte .
Après la mort de Ratuili, le titre de machtiern commence à perdre de sa substance. Les rois de Bretagne (comme Salomon) centralisent le pouvoir. La fonction de "juge-administrateur" de paroisse devient moins importante que celle de chef de guerre
L’Aula-Nowid, qui était une cour de justice ouverte, perd son rôle de "préfecture" pour devenir un simple domaine privé.
Vers le Xe siècle, avec les invasions normandes, la sécurité devient la priorité. Le site de Villeneuve (l'Aula-Nowid), situé près du ruisseau et du chemin, était trop exposé et difficile à défendre.
• La famille descendante d'Uurbili a probablement délaissé la "Cour Nouvelle" pour s'installer sur des sites plus élevés ou mieux protégés, comme Le Mur ou le site originel de La Ville-Quéno.
• C’est à ce moment que l’on passe d’un bâtiment administratif carolingien à une motte castrale (château de terre et de bois sur une butte).
Le domaine de La Ville-Quéno (la Villa Kenau) finit par absorber l'influence de l'ancienne Aula
• Les droits de justice que Portitoë et Uurbili exerçaient au nom de l'Empereur sont devenus des "droits seigneuriaux" privés.
• Le "Grand Chemin" qui passait devant l'Aula-Nowid est resté une route commerciale majeure, mais au lieu de payer une taxe à un fonctionnaire impérial, les voyageurs la payaient désormais au seigneur du lieu.
Le nom "Villeneuve" : Il reste le monument le plus solide. Il témoigne de cette "nouveauté" architecturale que les deux frères avaient apportée au IXe siècle.
Le paysage : Le ruisseau de Quéril et l'église Saint-Jean-Baptiste forment toujours le cadre géographique qui entourait Ratuili.
Le Cartulaire : Sans l'Aula-Nowid et ses machtierns, Carentoir n'aurait pas cette place unique dans les archives européennes.
1. Le château actuel n'est pas carolingien Le bâtiment que l'on voit aujourd'hui (le manoir ou château de la Ville-Quéno) est bien plus récent. La structure visible date principalement du XVIIIe et XIXe siècles, construite sur les bases d'un édifice plus ancien (probablement de la fin du Moyen Âge ou de la Renaissance). À l'époque de Portitoë et Uurbili (IXe siècle), il n'y avait aucun château de pierre de ce type.
2. "Villa Kenau" : Un nom ancien pour une terre ancienne Si le bâtiment est récent, le nom et le lieu, eux, remontent bien à l'époque des machtierns.
• Dans le Cartulaire de Redon, on parle de Villa (au sens gallo-romain et carolingien d'un grand domaine agricole).
• Le nom "Quéno" (ou Kenau) est un nom d'homme breton du haut Moyen Âge.
• Il est fort probable que la Ville-Quéno ait été, au IXe siècle, l'une des fermes d'élite ou l'un des domaines rattachés à la famille de Portitoë, mais sans la fonction de "centre de pouvoir" qu'avait l'Aula-Nowid.
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